13.10.2026

« Tu as le temps » : le mensonge qu’on raconte à nos filles

Je suis agacée. Pas par les femmes qui deviennent mères à 45 ans : leur bonheur est réel et personne ne le leur conteste. Je suis agacée par le récit qui l’accompagne, repris à longueur de magazines et de réseaux sociaux : « Tout est possible, pas de pression, vous avez le temps. »

Non. Tout n’est pas possible, et le dire n’est pas de la pression, c’est de l’honnêteté.

La grossesse tardive : une réalité médicale et financière

Une première grossesse à 45 ans, c’est rarement un hasard heureux. C’est souvent un parcours médical lourd, fréquemment un don d’ovocytes. Et c’est une grossesse à risques. Les complications sont plus fréquentes avec l’âge : hypertension, pré-éclampsie, diabète gestationnel, accouchement prématuré, césarienne, sans oublier un risque accru de fausse couche et d’anomalies chromosomiques. Les risques augmentent dès 35 ans et nettement après 40. Ces femmes sont suivies de près et beaucoup s’en sortent bien, mais présenter cette grossesse comme une simple affaire de choix de calendrier, c’est passer sous silence la santé de la mère et celle de l’enfant.

Cette voie est légitime, mais combien de femmes peuvent réellement l’emprunter ? En France, la PMA s’arrête à 45 ans et les délais d’attente pour un don d’ovocytes sont longs. Beaucoup partent donc à l’étranger, en Espagne le plus souvent. Une FIV avec don d’ovocytes y coûte entre 6 000 et 9 000 euros, et bien davantage une fois ajoutés les voyages, l’hébergement, les congés posés et les tentatives qui n’aboutissent pas. Un tel budget n’est à la portée que de quelques femmes privilégiées. Les autres n’ont tout simplement pas cette option.

Et beaucoup de femmes tiennent, tout simplement, à porter un enfant conçu avec leurs propres gamètes. Ce désir mérite le même respect que le reste. Leur laisser croire que la biologie attendra, c’est leur mentir.

La préservation de la fertilité : une possibilité, pas une garantie

On nous répondra : il y a la congélation des ovocytes. Depuis 2021, la loi l’autorise sans motif médical, et c’est une vraie avancée. Mais regardons la réalité. Elle n’est possible qu’entre 29 et 37 ans, dans un nombre limité de centres autorisés, saturés : le délai moyen avoisine désormais 13 mois. Plus de la moitié des femmes reçues en première consultation ont déjà entre 35 et 37 ans, c’est-à-dire qu’elles arrivent à la limite. Passé le 37e anniversaire, la porte se ferme. Ce n’est donc pas une garantie, c’est une fenêtre étroite, qu’on ne présente jamais aux jeunes femmes, et que beaucoup découvrent trop tard.

La fertilité concerne aussi les hommes

Et que l’on cesse de parler de fertilité comme d’une affaire de femmes. Les hommes sont tout autant concernés. Dans une part importante des difficultés à concevoir, un facteur masculin est en cause, seul ou associé. Le mythe d’un sperme éternellement efficace, qui permettrait de devenir père à n’importe quel âge sans conséquence, doit être remis en cause. Avec l’âge, la qualité du sperme baisse : la mobilité diminue, les altérations de l’ADN augmentent, le délai pour concevoir s’allonge et les risques de fausse couche comme de complications pour l’enfant progressent.

Les hommes aussi peuvent congeler leurs gamètes, entre 29 et 44 ans, et presque aucun ne le sait. Parler d’horloge biologique au féminin seulement, c’est faire porter aux femmes seules la responsabilité d’un enjeu qui est celui des couples et de toute la société.

Derrière les grossesses tardives, des contraintes bien réelles

Les chiffres disent d’ailleurs autre chose que ces histoires exceptionnelles. En France, l’âge moyen au premier enfant atteint 29,1 ans en 2023, contre environ 24 ans au milieu des années 1970. Cinq ans de plus en cinquante ans, et la hausse continue. Les mères de 45 ans et plus restent une infime minorité des naissances. Ce que les médias érigent en modèle est une exception.

Pourquoi les femmes attendent-elles ? Rarement par pur choix. Parce que les études s’allongent, que l’emploi stable arrive tard, que le logement coûte cher. Parce que la mise en couple elle-même est devenue plus difficile : trouver un partenaire avec qui construire un projet, créer du lien dans des vies saturées de travail et de trajets, tenir quand tout est précaire. On ne fait pas un enfant seule par défaut, et beaucoup attendent légitimement la bonne personne, parfois en vain.

Et parce qu’elles savent ce que la maternité coûte à une carrière : l’écart de salaire, les promotions qui filent, le fameux « plafond de mère ». Reporter est souvent une stratégie de survie professionnelle et affective.

Donner aux femmes et aux hommes les moyens de choisir

Alors arrêtons de féliciter l’attente et attaquons-nous à ce qui la provoque. Un congé de naissance mieux compensé et mieux partagé avec les pères. Des modes d’accueil accessibles pour que la reprise du travail ne soit pas un parcours du combattant. Des employeurs qui ne sanctionnent plus la maternité dans l’évolution de carrière. Un accès réel à la préservation de la fertilité pour celles et ceux qui le souhaitent, avec des centres en nombre suffisant et des délais tenables. Et une information honnête, adressée aux deux sexes, dès le plus jeune âge.

À nos jeunes femmes et à nos jeunes hommes, disons la vérité : ils n’ont pas à choisir entre leur métier et leur désir d’enfant. C’est à la société de leur permettre d’avoir les deux, au moment où ils le souhaitent et où leur corps le permet.

Ne leur disons pas « vous avez le temps ». Donnons-leur les moyens de ne pas en manquer.

Émilie Souplet – Pôle Éducation | 06 27 67 20 61