29.10.2026

Violences à l’école : le nouveau questionnaire de l’éducation national

 

 

Le ministère de l’Éducation nationale vient de publier les résultats de l’enquête nationale de climat scolaire et de victimation menée en 2024-2025 auprès des élèves de CE2, CM1 et CM2. Quelques jours avant le lancement, le 2 novembre, d’un questionnaire annuel inédit de repérage des violences sexistes et sexuelles (VSS) qui concernera près de 10 millions d’élèves, ces chiffres rappellent pourquoi la question est sérieuse, et pourquoi la manière de recueillir la parole des enfants l’est tout autant.

Une enquête qui donne la parole aux écoliers

Publiée en octobre 2026 par la DEPP (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance) sous le titre « À l’école, les plus jeunes élèves sont plus souvent victimes de violence » , l’enquête repose sur les réponses de 11 200 élèves de CE2, CM1 et CM2 des écoles publiques et privées sous contrat, interrogés au printemps 2025. Les élèves de CE2 y figurent pour la première fois : les comparaisons avec l’enquête de 2020-2021 ne portent donc que sur les CM1 et CM2. La passation est supervisée par les équipes mobiles de sécurité des académies, et les enfants sont interrogés sur les faits vécus à l’école ou sur le chemin de l’école, qu’ils aient ou non fait l’objet d’un signalement.

Le tableau d’ensemble n’est pas celui d’une école « en crise » : neuf élèves sur dix déclarent de bonnes relations avec leurs camarades et les adultes. Mais l’enquête met en évidence une réalité que les familles connaissent bien :

  • 83 % des élèves déclarent avoir subi au moins une atteinte durant l’année, et 36 % en subissent souvent au moins une.
  • Les atteintes les plus fréquentes sont la mise à l’écart (48 %), les insultes et moqueries (43 %), les bousculades (38 %), les surnoms désagréables (37 %) et les bagarres (37 %).
  • Les plus jeunes sont les plus exposés : 43 % des CE2 sont souvent victimes d’au moins une atteinte, contre 34 % des CM1 et 31 % des CM2.
  • Les filles déclarent davantage d’ostracisme (53 % contre 43 % des garçons), les garçons davantage de coups (35 % contre 21 %).
  • 19 % des élèves ont été victimes d’une forme de cyberviolence, plus souvent dans les écoles en éducation prioritaire, où la possession d’un téléphone portable est plus répandue.
  • 9 % des filles ont été insultées ou moquées en raison de leur genre, contre 4 % des garçons.

 

Les violences sexuelles : un chiffre qui doit être lu avec rigueur

L’enquête interroge aussi les élèves sur des situations susceptibles de relever de violences sexuelles. 34 % des élèves déclarent avoir été concernés par au moins l’une d’elles : 22 % ont été gênés par quelqu’un qui les regardait ou voulait les regarder dans les toilettes de l’école, et 22 % déclarent que quelqu’un a essayé de les embrasser, de les toucher ou de les caresser sans leur accord. Chez les élèves de CE2, la proportion atteint 42 %. À l’école élémentaire, filles et garçons déclarent ces situations dans les mêmes proportions.

La DEPP précise que ces faits sont « susceptibles » de relever de violences sexuelles : il s’agit de déclarations d’enfants, recueillies par questionnaire, qui ne préjugent pas de la qualification juridique de chaque situation. Elles n’en constituent pas moins un signal qu’aucune famille ne peut ignorer.

Un enfant sur trois seulement en parle

C’est sans doute l’enseignement le plus important. Parmi les élèves victimes d’au moins une violence, 37 % seulement en ont parlé à quelqu’un, d’abord à leurs parents (60 %), à leur enseignant (54 %) et à leurs amis (41 %). Ceux qui se taisent expliquent le plus souvent que ce n’était « pas grave » (56 %), mais aussi que cela n’aurait rien changé (24 %), que cela aurait empiré la situation (15 %), par peur (15 %), par honte (11 %) ou parce qu’ils ne savaient pas à qui s’adresser (11 %). Et plus les violences sont multiples et répétées, plus la peur s’installe : 39 % des élèves souvent victimes de plus de six atteintes distinctes disent avoir souvent ou très souvent peur à l’école ou sur le chemin, contre 1 % des élèves non-victimes.

Le 2 novembre : un questionnaire VSS pour tous les élèves, de la grande section à la terminale

C’est dans ce contexte que s’inscrit le nouveau dispositif. Le décret du 14 octobre 2026 impose aux établissements publics et privés sous contrat de proposer chaque année aux élèves, de la grande section de maternelle à la terminale, un questionnaire de repérage des violences sexistes et sexuelles. Il sera présenté à partir du 2 novembre, dans le cadre d’une séance d’éducation à la vie affective et relationnelle (et à la sexualité dans le second degré). Près de 10 millions d’élèves sont concernés.

Les principales modalités :

  • Cinq modèles adaptés à l’âge : grande section/CP/CE1, CE2-CM1-CM2, 6e-5e, 4e-3e et lycée. Les questions, à réponse oui/non avec la possibilité de répondre « je ne sais pas », portent sur le bien-être et le sentiment de sécurité de l’enfant, ainsi que sur le respect de son corps et de ses choix.
  • Un support papier, avec lecture à voix haute pour toute la classe si un élève au moins a des difficultés de lecture, afin de ne pas le stigmatiser.
  • Une information préalable des parents, qui peuvent s’opposer à ce que le questionnaire soit proposé à leur enfant.
  • Un enfant libre de ne pas répondre, et de répondre de manière anonyme ou en indiquant son nom.
  • Un traitement différencié des réponses : si un questionnaire nominatif révèle une situation potentielle de violences, l’enfant est reçu en entretien par au moins un membre du personnel formé au recueil de ce type de témoignage ; si le questionnaire est anonyme, une action d’information et de sensibilisation est organisée dans la classe ou l’établissement.
  • Une première lecture le jour même : la passation a lieu en début de journée, afin que les réponses soient examinées dans la foulée et que la mise en sécurité des élèves qui en ont besoin, notamment en cas de suspicion d’inceste, puisse être organisée avant la fin de la journée.
  • Un traitement de données à caractère personnel dénommé « Questionnaire violences sexistes et sexuelles » est autorisé par le décret, et un module de formation de trois heures est prévu pour les personnels.

Deux dispositifs qui se complètent

Ce questionnaire ne remplace pas l’enquête de la DEPP : les deux outils n’ont ni la même nature ni le même but.

  • L’enquête de climat scolaire et de victimation est statistique : elle interroge un échantillon d’élèves, pour mesurer l’ampleur des violences à l’échelle nationale et suivre leur évolution.
  • Le questionnaire VSS est un outil de repérage individuel : il s’adresse à tous les élèves et vise à identifier, enfant par enfant, ceux qui ont besoin d’être écoutés et protégés.

 

Il vient aussi compléter le questionnaire annuel d’autoévaluation du harcèlement scolaire, proposé aux élèves du CE2 à la terminale entre le 5 novembre et le 11 décembre 2026. Les deux démarches reposent sur la même idée : ne plus attendre que l’enfant parle de lui-même, alors que l’enquête montre précisément qu’une majorité d’enfants ne le fait pas.

Les points de vigilance de Familles de France

Familles de France partage l’objectif de mieux repérer et de mieux protéger les enfants victimes. Mais interroger des millions d’enfants, dont certains ont cinq ou six ans, sur des sujets aussi intimes ne s’improvise pas. Notre mouvement restera attentive à plusieurs points, qui sont autant de questions posées aux pouvoirs publics et aux établissements :

  • L’information des familles et le droit d’opposition. Comment et quand les parents seront-ils informés, avec quels documents, dans quelle langue et avec quelle accessibilité ? Un parent qui s’oppose doit pouvoir le faire sans que son enfant ou lui-même soient stigmatisés.
  • Les conditions de passation. Une passation en classe entière, avec lecture à voix haute, doit garantir la confidentialité des réponses et l’absence de pression : l’enfant doit pouvoir ne pas répondre sans que cela se voie. Les questions sont-elles réellement compréhensibles par de très jeunes enfants, qui ne savent pas encore lire pour certains ? Qui encadre la séance, et avec quelle formation ?
  • La protection des élèves. L’anonymat ou la mention du nom sont laissés au choix de l’enfant : encore faut-il qu’il en comprenne les conséquences. Les réponses doivent être lues, conservées et utilisées dans un cadre strict : qui y a accès, pendant combien de temps, avec quelles garanties au titre des données personnelles ?
  • L’accompagnement en cas de révélation. C’est le point central. Un questionnaire qui fait émerger la parole sans que des professionnels formés et disponibles puissent y répondre peut faire plus de mal que de bien. Les personnels qui recevront les enfants (infirmiers, psychologues, assistants de service social, enseignants) disposeront-ils du temps, de la formation et des relais nécessaires ? Plusieurs organisations de personnels et de professionnels de santé ont déjà alerté sur le manque de moyens. Comment s’articuleront l’entretien, le signalement, l’information des parents et l’intérêt supérieur de l’enfant, en particulier lorsque les violences sont suspectées dans le cercle familial ?
  • Les situations entre élèves. Les données de l’enquête montrent que de nombreux faits se produisent entre enfants. Quel accompagnement est prévu pour les élèves concernés, victimes comme auteurs, et pour les familles ?
  • Le suivi et l’évaluation. Quelles suites seront données collectivement aux réponses recueillies, et comment les familles en seront-elles informées ?

En conclusion

L’enquête du ministère le montre : les enfants subissent des violences, y compris sexuelles, et la plupart n’en parlent pas. Offrir à chaque élève une occasion d’être entendu est un objectif que les familles ne peuvent que soutenir. Mais la réussite du dispositif ne se jugera pas au nombre de questionnaires distribués : elle se jugera à la qualité de l’écoute, à la protection effective des enfants et au respect de leurs familles. C’est sur ces points que Familles de France entend rester vigilante, dans les semaines et les mois qui viennent.